La folle campagne de restauration du « Napoléon » d’Abel Gance !

Il y a 97 ans, le cinéaste Abel Gance sortait son immense fresque retraçant la jeunesse de l’Empereur jusqu’aux prémices de la campagne d’Italie.

Abel Gance, photographié par le Studio Harcourt en 1957.

Un projet tellement ambitieux que le cinéaste, lui-même, semble avoir été un peu dépassé par la tâche qu’il s’était lui-même fixée, au point de multiplier les versions de son film (il en existerait 22 différentes !).

Découvrons ensemble la genèse de la « Grande Version » intégrale (d’une durée de 7 h 00 !), diffusé sur France 5 vendredi dernier et désormais disponible sur la plateforme france.tv !

Tout commence en 2007.

Camille Blot-Wellens vient d’être nommée à la direction des collections de la Cinémathèque Française.

Elle se rend compte qu’il n’existe pas de version officielle du film d’Abel Gance et cherche un expert susceptible de tenter d’y remédier.

Laurent Mannoni, directeur scientifique du patrimoine de cette grande institution cinématographique, contacte alors Georges Mourier, chercheur et réalisateur, passionné par Abel Gance qui accepte le challenge et s’entoure d’une équipe pour le relever.

Un travail de fourmi immense commence…

En effet, les 300 boîtes de la Cinémathèque ne renferment pas que les bobines du film Napoléon mais également d’autres films qu’Abel Gance a consacré à l’Empereur !

Pire : de nombreuses pellicules n’ont rien à voir avec le travail du cinéaste !

Le capharnaüm est tel que Georges Mourier et son équipe doivent inventer une méthodologie pour trier et ranger correctement toutes ces bobines.

Et ce n’est pas fini !

Le Centre National de la Cinématographie et de l’Image Animée se joint bientôt au projet en ajoutant d’abord 300, puis 487 bobines supplémentaires !

Une fois cet inventaire achevé, Georges Mourier se penche sur les deux versions existantes du film :

L’Opéra  (projetée dans le cinéma parisien du même nom, le 7 avril 1927, elle durait 3 h 27) qui comportait les triptyques (trois grandes parties du film) et L’Apollo  (présentée dans le cinéma éponyme, à des professionnels et des journalistes, d’une durée totale de… 9 h 40 !), sans les fameux triptyques, cette fois.

Georges Mourier explique :

« Jusqu’ici, toutes les restaurations réalisées par Henri Langlois, Marie Epstein, Kevin Brownlow ou Bambi Ballard étaient un mélange de ces deux versions.
Aucune n’était donc complètement satisfaisante.

Après la projection de la version dite “Apollo”, Gance avait légèrement resserré son montage, qu’il a réduit à un peu plus de 7 h 00, et réintégré les triptyques. Il l’a baptisée “Grande Version”.

C’est celle qu’il a vendue à la MGM pour son exploitation internationale et qui fait aujourd’hui référence. »

Pourtant, le studio américain n’hésitera pas à mutiler le film, en le réduisant à 1 h 28, dès 1928…

Toujours est-il qu’il faut, avant tout, restaurer ces deux versions en les numérisant… et là, surprise : Georges Mourier, et son assistante Laure Merchaut, se rendent que des séquences, pourtant proches, diffèrent selon les copies.

Le chercheur raconte :

« Le négatif Opéra avait des choix artistiques différents du négatif Apollo ; le traitement dramaturgique, les choix de cadrage, les mouvements de caméra et de surimpression n’étaient pas de les mêmes. »

Cela s’explique par le fait que les différentes équipes de restauration, qui se sont succédées au fil du temps, ont mélangé les deux versions

C’est le début d’une longue quête dans le monde entier pour tenter de retrouver le moindre petit morceau de pellicule manquant.

Par chance, nombre d’entre eux comportent de précieuses indications dans leur manchette (partie située entre le bord de l’image et les perforations de la pellicule) comme les numéros de plans qui permettent de suivre le processus de fabrication du film.

C’est ainsi qu’en juin 2012, une nouvelle version, en basse résolution, est achevée mais ce n’est qu’en 2017, grâce au soutien financier du CNC, que la deuxième phase de ce fabuleux sauvetage est lancée.

Elle s’organise autour de deux axes :

« Il fallait d’abord défragmenter un film explosé façon puzzle à travers le monde et homogénéiser les textures car il n’existe plus de négatif.

Nous avancions à tâtons, attendant certaines avancées techniques pour rendre ce travail possible.

[Dans le même temps], un ingénieur a cherché de son côté le meilleur moyen de retrouver le spectre des teintages d’origine… ».

Le « teintage » consiste à appliquer des couleurs sur la pellicule d’origine, en noir et blanc.

Le travail de restauration est assuré par par les laboratoires spécialisés Éclair, qui, via le Nitroscan, transforment les fichiers basse définition en 4K mais, ce travail est perturbé par le déménagement, des ces mêmes laboratoires (à la suite de leur rachat début 2020), qui oblige Georges Mourier à mettre toutes les bobines du Napoléon en lieu sûr :

« Je ne voulais pas que les éléments sources se retrouvent ballottés dans tous les sens. Nous avons donc décidé de tout rapatrier dans les locaux de la Cinémathèque française au Fort de Saint-Cyr. Le transport s’est déroulé quelques jours avant le premier confinement. »

Heureusement, ces innombrables aléas n’empêchent pas la Grande Version de naître.

Il ne lui manque plus qu’une musique pour l’accompagner : la Cinémathèque française choisit le compositeur franco-américain Simon Cloquet-Lafollye pour l’écrire, en l’absence d’une partition d’époque.

Elle est interprétée par l’Orchestre National de France, l’Orchestre Philharmonique, le Chœur et la Maîtrise de Radio France, sous la direction de Frank Strobel, à l’occasion d’un ciné-concert (en deux parties) les 4 et 5 juillet derniers.

Vous pouvez désormais découvrir cette Grande Version inédite dans votre salon sur france.tv ici jusqu’au 23 décembre inclus !

Sources :

Image d’en-tête : © Cinémathèque française

Sites institutionnels :

Restauration du « Napoléon » d’Abel Gance, l’histoire d’une longue renaissance, cnc.fr, 04/07/2024 (lien)

Joël Daire, Le Napoléon d’Abel Gance, un célèbre inconnu ?, cinematheque.fr, 04/04/2024 (lien)

Article de presse :

David Weichert, Napoléon d’Abel Gance, restaurer la Cathédrale de Lumière, boxofficepro.fr, 01/06/2024 (lien)

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