La 29ème édition du Festival Européen du Court-Métrage de Bordeaux s’est achevée dimanche dernier en récompensant (entre autres) Le Bézoard, réalisé par Laure-Elie Chénier-Moreau, du prix du Talent Aquitain, distinguant le meilleur film de la sélection financé et tourné dans notre région.
J’avais également eu cet honneur, il y a deux ans, en attribuant ce même prix au brillant Trois balles réalisé par Damien Lopez.
Le Bézoard est donc l’un de ses successeurs, c’est amplement mérité, et je vous explique humblement pourquoi.
Tout d’abord, qu’est-ce qu’un bézoard ?
Il s’agit d’un corps étranger constitué de matières (partiellement digérées ou non) qui finissent par former une sorte de « pierre » dans l’estomac ou l’intestin…
Revenons au film.
La cinéaste Laure-Elie Chénier-Moreau pose ses caméras à Rochefort pour filmer la jeune Anna (Mathilde Warnier (photo), incroyable d’intensité !) en proie à un mal mystérieux : elle recrache des poils…

Un soir, une crise plus forte que les autres a pour conséquence de former un gros amas de poils sur son lit… Au réveil de la jeune femme, l’amas a disparu…
Le malaise est savamment distillé par la réalisatrice, grâce à un jeu de miroir, très présent, tout au long du film : Anna s’observe sans cesse, elle est pâle, a les traits tirés, elle semble véritablement épuisée… elle va jusqu’à scruter l’intérieur de sa bouche pour tenter de comprendre ce qu’il lui arrive…

L’omniprésence de son reflet nous donne la sensation d’une autre présence dans la maison… présence qui se concrétise…
En effet, les poils régurgités donnent naissance à un monstre noir, monstre qui s’installe littéralement aux côtés d’Anna dans son quotidien… sans que l’on en comprenne la raison.
Il est, à la fois, menaçant (empêchant la jeune femme de sortir en ville avec une amie, par exemple) et rassurant (il fait office de « gros doudou » pour Anna).
Sébastien Blanc (recouvert de la tête aux pieds de poils !), l’incarne, paradoxalement, avec une économie de gestes qui lui permet de « matérialiser » simplement les différentes facettes de la créature.

Ces différentes facettes peuvent être perçues (c’est le cas pour votre serviteur !) comme les phases successives du deuil, ainsi que semble le suggérer un flashback où l’on voit Anna, brosser les cheveux poivre et sel d’une vieille dame.
Certaines mèches tombent au sol, faisant le lien avec le monstre du présent…
La réalisatrice (que j’ai a eu la chance de rencontrer à la projection; au Cinéma Utopia !) a expliqué qu’elle n’a pas voulu donner davantage d’indices sur cette thématique dans son film, pour laisser libre court à l’interprétation des spectateurs et des spectatrices.
Toujours est-il que si l’on considère Le Bézoard en tant que métaphore du deuil, on ne peut qu’admirer l’audace de Laure-Elie Chénier-Moreau d’utiliser les codes du Cinéma d’horreur pour aborder ce sujet universel et douloureux de la vie : on y retrouve des références à Psychose (1960) et je pense aussi au plus récent Sans un bruit (2018), sans que tout cela soit « tape-à-l’œil », mieux : cela contribue à la tension développée durant tout le film.
Cette finesse de la mise en scène s’accompagne enfin, d’une jolie expérimentation.
Cette possibilité est facilitée par l’économie même du format court-métrage, moins soumise aux objectifs de rentabilité que son grand frère, le long-métrage.
Les réalisatrices et les réalisateurs de courts ne se privent pas, dès lors, d’expérimenter, ou du moins, d’utiliser des techniques moins sollicitées dans le Cinéma plus traditionnel.
Ici, « l’expérimentation » qui nous intéresse, apparaît dans une scène de cuisine.
La pièce de la maison y est dévoilée dans son entièreté, grâce à un superbe plan à 360°, un plan d’autant plus remarquable qu’il a été exécuté manuellement par l’opérateur caméra, caché sous la table.
Cette séquence n’est en rien gratuite, elle permet de nous faire ressentir le trouble, le vertige vécus par Anna.
Ce fut, de loin, le plan le plus difficile à réaliser de tout le tournage, ainsi que nous l’a encore confié la cinéaste Laure-Elie Chénier-Moreau, après la projection. Les premières prises étaient trop saccadées…
Le résultat final est, en tout cas, très réussi. Tout comme l’ensemble du film d’ailleurs, tant sur la forme que sur le fond.
Gageons que ce prix du Talent Aquitain, amplement mérité donc (maintenant vous savez pourquoi !), aidera Laure-Elie Chénier-Moreau a développer ses talents, à plus grande échelle, dans un proche avenir, grâce des budgets plus conséquents.
Pour aller plus loin :
Le site web la cinéaste Laure-Elie Chénier-Moreau
L’article où j’évoque Trois balles de Damien Lopez



