Un cinéaste qui ose : Abinash Bikram Shah nous parle des « Eléphants dans la brume » ! 🐘🐘🤩

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Ce mercredi marque un véritable événement culturel, car Les Éléphants dans la brume, le film népalais primé par le Jury dans la section Un Certain Regard au Festival de Cannes, sort enfin en France !

Cette sortie revêt une importance particulière ici à Bordeaux, le film ayant bénéficié du financement de la région Nouvelle-Aquitaine. Une belle réussite qui démontre l’impact concret d’un tel soutien sur le paysage cinématographique international.

Mais il y a encore plus excitant : le réalisateur, Abinash Bikram Shah, a accepté de répondre à quelques questions en exclusivité sur La Pellicule Bordelaise !

Je suis profondément honoré de l’accueillir !

Préparez-vous pour un entretien exceptionnel.

Jasmin Bishwokarma, Pushpa Thing Lama, Deepika Yadav (© Underground Talkies Nepal _ Les Valseurs)

Vous utilisez les éléphants et les clôtures électrifiées pour illustrer la coexistence entre les humains et les animaux. En quoi cette image des « frontières » s’applique-t-elle spécifiquement à la communauté Kinnar et à sa relation avec la société népalaise ?

La communauté Kinnar vit avec ces mêmes limites, coincée derrière une frontière invisible. Lorsque chacun reste dans son couloir, la société se sent apaisée et se considère normale.

Mais cette « normalité » n’est qu’une illusion construite sur une obéissance silencieuse.

À partir du moment où quelqu’un franchit la ligne, qu’il s’agisse d’un éléphant sortant du bois ou d’une femme Kinnar affirmant son désir, le statu quo vole en éclats.

La frontière invisible devient soudainement et violemment visible, exposant la peur sous-jacente de la société.

Tout comme un éléphant passe outre une clôture simplement parce qu’elle existe, la communauté Kinnar charrie en elle une présence massive, réelle et indéniable, peu importe comment la société essaie de la contenir.

Pourquoi avez-vous choisi le titre Les Eléphants dans la brume ? La brume représente-t-elle l’opacité des préjugés sociaux, la spiritualité ou l’incertitude concernant l’avenir des personnages ?

Le titre repose sur trois idées simples.

Premièrement, une mère de la communauté Kinnar a raconté la fable des aveugles et de l’éléphant, où chaque personne ne touche qu’une partie de la créature et suppose connaître la vérité entière. C’est exactement ainsi que la société les perçoit : comme un concept abstrait et mythique plutôt que comme des êtres humains à part entière.

Deuxièmement, les éléphants vivent dans des troupeaux matriarcaux, à l’image de la structure maternelle des familles Kinnar.

Et troisièmement, l’éléphant est sacré au Népal à travers la divinité Ganesh.

La brume » représente l’aveuglement de la société à l’encontre des vies marginalisées.

C’est le voile de préjugés, de peur et d’effacement silencieux qui nous empêche de les voir dans leur intégralité.

Pourtant, même au cœur de cette brume épaisse, l’éléphant demeure une réalité immense. Sa  dignité et son existence sont pleinement là ; c’est le regard de la société qui est brouillé.

Pushpa Thing Lama, Deepika Yadav (© Underground Talkies Nepal _ Les Valseurs)

Le film mêle enquête policière (la disparition d’une jeune fille) à des visuels très poétiques. Comment avez-vous équilibré ces deux tons pour éviter que le film ne bascule dans un excès de gravité ou, à l’inverse, dans une légèreté excessive ?

La recherche d’Apsara donne au film sa progression narrative, mais les visuels poétiques et les silences domestiques lui donnent son âme.

Le mystère est ancré dans les observations patientes et quotidiennes de la vie à l’intérieur de des foyer.

La tension liée à sa disparition [d’Apsara] maintient l’histoire en mouvement, tandis que ces moments calmes et intimes l’empêchent de se muer en un exercice de genre trop froid et détaché.

Grâce à votre film, nous comprenons que les Kinnars sont vénérés pour leur pouvoir de bénir ou de maudire, ce qui leur confère une place unique mais contrôlée dans la société. Cette dualité entre respect traditionnel et marginalisation est-elle au cœur de votre démarche ?

Oui, cette contradiction est centrale.

 Les Kinnars sont sollicités pour accorder des bénédictions lors de mariages ou de naissances, mais sont exclus dès que le rituel est terminé.

La société souhaite leur présence sacrée quand cela l’arrange, mais leur refuse de leur accorder des droits civiques basiques au quotidien.

Montrer ce contraste expose comment la « tolérance » est utilisée pour contrôler les gens plutôt que de les accepter. C’est vraiment comme notre relation avec les éléphants : nous les adorons sur des autels sacrés, mais dès qu’ils franchissent les limites, cette révérence se mue en peur.

Le Népal est l’un des rares pays à avoir inscrit les droits LGBT+ dans sa constitution, mais la tolérance y est souvent conditionnelle. En quoi ce paradoxe a-t-il influencé l’écriture du scénario ?

La constitution népalaise offre des protections légales progressistes, mais ces droits existent principalement sur le papier.

La réalité quotidienne est encore régie par un conditionnement patriarcal et des préjugés profondément enracinés.

Cet écart entre la loi et l’expérience vécue est devenu le fondement même du scénario.

Pirati et sa communauté ne vivent pas à l’intérieur des promesses constitutionnelles ; elles vivent à l’intérieur du regard quotidien des autres, des jugements et de 0effacement silencieux de leurs voisins. J’espère que ce film aidera à combler cet écart entre la loi et la dimension humaine.

Avez-vous travaillé en étroite collaboration avec des membres de la communauté Kinnar pour le casting ou le scénario, afin de garantir une représentation respectueuse et fidèle ?

Comment avez-vous convaincu les membres de la communauté Kinnar de jouer dans votre film ?

Travailler directement avec la communauté était le seul choix honnête que je pouvais faire.

Je ne suis pas une femme trans, ni issue de cette communauté.

Sans leurs conseils, j’aurais été juste un autre aveugle touchant un éléphant, incapable de voir la vérité dans son intégralité.

Le cinéma d’Asie du Sud a historiquement traité les personnes Kinnar avec hostilité, les réduisant à des caricatures, des personnages comiques ou des figures destinées à effrayer le public.

Au début, ils se méfiaient de moi et c’était compréhensible.

Instaurer la confiance a pris du temps : nous sommes restés ensemble, avons partagé leurs repas, écouté leurs histoires personnelles et compris les mécanismes quotidiens de leur survie.

J’ai dû désapprendre mes propres privilèges et préjugés pour comprendre leur vocabulaire, leur humour et leurs peurs spécifiques. Au final, ce n’est pas ma finesse qui les a convaincus ; c’était le temps, la présence et une confiance authentique.

Le film a remporté le Prix du Jury à la section Un Certain Regard. au Festival de Cannes. Qu’avez-vous ressenti en voyant cette histoire népalaise, souvent sous-représentée, acclamée par la presse internationale ?

Ce fut un moment paisible empreint d’humilité (qui m’a profondément touché), surtout parce que l’acclamation de la presse internationale et du jury a projeté la communauté Kinnar, reléguée dans l’ombre depuis des siècles, sous le feu des projecteurs, là où elle sa place.

La reconnaissance à Cannes m’a semblé profondément symbolique.

Le fait que le jury et les critiques internationaux honorent notre design sonore suggérait que, bien que les voix Kinnar aient été ignorées pendant des siècles, leur présence était soudainement indéniable.

Le public ne les a pas seulement regardées ; il s’est assis avec leurs silences lourds, leurs murmures et leurs soupirs, et les a véritablement entendues. Remporter le Prix du Jury ressemble à une déclaration : cette communauté, longtemps cachée dans l’ombre, se tient maintenant en pleine lumière, et personne ne peut regarder ailleurs.

Il s’agit de votre premier long-métrage. Vous avez déjà reçu des distinctions pour vos courts-métrages. Quelles sont vos prochaines ambitions cinématographiques, et comptez-vous continuer à explorer les questions de genre et les problèmes sociétaux au Népal ?

Je souhaite continuer à faire des films ancrés dans les espaces tranquilles et négligés du Népal, des histoires qui examinent de près la dignité humaine, l’intimité et les frontières invisibles que nous construisons les unes autour des autres. Qu’il s’agisse d’explorer le genre, l’espace ou la mémoire, mon objectif reste un cinéma qui laisse la place aux vérités que la société préfère ignorer.

Un immense merci à Abinash Bikram Shah pour sa grande gentillesse, son incroyable disponibilité et la précision de ses réponses !

Un grand merci à Charles Audinet de la société de production Les Valseurs Bordeaux pour son aide précieuse !

Enfin, reconnaissance éternelle à mon cher Tim Pike (du blog Invisible Bordeaux) pour la relecture de ma traduction !

Source :

Image d’en-tête : Charles Audinet

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