Mathieu Vadepied zoome sur les « Tirailleurs ».

Le film Tirailleurs plonge depuis hier Omar Sy et Alassane Diong dans l’enfer des tranchées de la Première Guerre Mondiale…

J’ai eu la chance de rencontrer le réalisateur Mathieu Vadepied pour évoquer longuement ce projet, lors du Festival International du Film d’Histoire de Pessac, en novembre dernier.

Morceaux choisis.

Après le film Indigènes (2006), votre film est un des premiers à s’intéresser à l’histoire des Tirailleurs. Pourquoi avez-vous décidé de traiter le sujet ?

Mathieu Vadepied – J’ai entamé cette écriture, il y a de nombreuses années, ça a toujours été un peu en lien avec le continent africain, les cultures, l’Histoire entre l’Afrique et la France, l’Histoire des Colonies, ça m’a toujours touché, je ne sais pas exactement pourquoi, il y a des affinités comme ça qui sont nées dans mon adolescence, une histoire familiale avec la guerre de 14, des convictions qu’il y avait une nécessité de raconter une histoire sur cette mémoire commune qui m’ont poussés à vouloir passer quelques années sur ce projet.

« Ça m’apportait aussi beaucoup qu'[Omar Sy] soit là, qu’il soit partenaire dans ce processus »

Comment fait-on pour rendre un tel sujet compréhensible auprès du grand public ?

Pour le rendre compréhensible à un public populaire dans le bon sens du terme (…), [il faut] raconter l’histoire par l’intime, par le lien familial, par le père et le fils qui se retrouvent sur le front, ensemble.

Dans mon idée en tous cas, c’est une histoire que j’aurais pu raconter avec des gens qui sont en France, ou qui viennent d’un autre pays, d’une autre colonie française, il y a une dimension universelle, [il y a] les liens familiaux… tout ce qui appartient à la relation parent-enfant, père-fils, la question de la transmission, mais aussi, de l’opposition des enfants pour se construire.

Pour moi, c’était ma façon d’ouvrir le sujet au plus grand nombre et de ne pas cliver. La démarche [du film], c’est l’universalité de l’histoire par le côté familial et intime.

« La fiction a cette force, par l’incarnation, de donner chair (…) à des personnages »

Cela veut-il dire que, pour vous, la fiction est un meilleur moyen de traiter le sujet que le documentaire ?

Déjà, je ne considère pas que je traite un sujet. J’essaie d’aborder humblement l’histoire d’une famille (…).

Je pense que la fiction a cette force, par l’incarnation, de donner chair (même si c’est une illusion, un artéfact) à des personnages qui, du coup, incarnent quelque chose : la première fois que j’ai vu les premiers essais costumes (…), tout à coup, c’est une étape où les personnages existent d’une autre manière, rentrent dans le film, c’est assez émouvant cette étape là.

Il y a cet espèce d’effet d’incarnation qui crée une forme de réalité.

Evidemment, on ne raconte que des fragments de vérité, des fragments d’Histoire, on ne peut pas prendre en charge une vérité historique, mais on peut, en tout cas c’est l’objectif, toucher les gens, y compris les personnes qui sont sensibles à ces questions aujourd’hui, de composition de la société française, d’immigration (…).

Posons nous la question de ce qu’ils ont vécu.

Le film n’est pas contre une Histoire de la France ou une certaine vision de la France mais pour inclure cette Histoire dans notre Histoire commune.

« Les scènes de batailles, c’est un truc énorme »

À quel moment Omar Sy est arrivé sur le projet ? Comment cela s’est fait ?

Omar Sy est arrivé au moment où on s’est rencontrés sur le film Intouchables (2011) (j’étais directeur de la photographie), je lui ai assez vite parlé de ce projet que j’avais depuis des années.

Il s’est écoulé dix ans, pendant lesquels j’ai écrit, travaillé, réfléchi, cheminé… on s’est toujours parlés du projet, et, au moment où, on estimait que tout était écrit (…), on était tous les deux mûrs pour s’embarquer dans cette aventure particulière.

Omar Sy (©  Marie-Clémence David 2022 – Unité – Korokoro – Gaumont – France 3 Cinéma – Mille Soleils – Sypossible Africa)

On le voit jouer en peule (sa langue maternelle) pour la première fois. Vous a-t-il incité à retravailler le scénario ? Est-ce que c’était facile de travailler avec lui et d’accepter ses propositions ? S’il en a fait.

Oui, il a lu les versions principales au cours de ces dix années. À chaque fois qu’il lisait, on en parlait évidemment, il me faisait part de son ressenti et je l’écoutais (…), notamment parce qu’il y avait cette culture peule (…).

Je pense que ça m’apportait aussi beaucoup qu’il soit là, qu’il soit partenaire dans ce processus.

Mon idée dès le départ était de faire le film dans la langue peule pour deux raisons qui étaient liées : d’une part, les peules sont un peuple qui est disséminé dans pleins d’espaces différents en Afrique subsaharienne.

J’aimais que ça fasse ce lien là, puisque que la participation des Tirailleurs, ce n’est pas [que] le Sénégal, c’est la Côte d’Ivoire, le Burkina, tous les pays d’Afrique francophone, c’est pour ça que le film s’appelle Tirailleurs et pas Tirailleurs Sénégalais, parce qu’il y a beaucoup de cultures, de langues différentes qui sont [représentées] parmi ces Tirailleurs de la Première Guerre.

[D’autre part], le peule [étant] la langue maternelle d'[Omar Sy] (…), il y avait cette interaction, cette possibilité pour lui de jouer en peule qui était énorme.

Pour moi, cela amène vraiment une dimension, une dignité aux personnages, d’arriver à les filmer depuis l’endroit d’où il partent, d’où ils sont, depuis leur culture (…), par eux, essayer ne pas être extérieur ou surplombant, ça fait partie intégrante du projet, je pense.

D’un point plus technique, comment organise-t-on les scènes de batailles ? C’est quelque chose que vous appréhendiez ou pas du tout ?

Les scènes de batailles, c’est un truc énorme.

C’est très technique, c’est intéressant. Il faut être très, très, très méthodique, très organisé. On a fait beaucoup de répétitions avec uniquement la figuration.

Par exemple, pour le champ de bataille, il doit y avoir 100 mètres entre les deux tranchées, c’est plus petit que la réalité moyenne (…) mais voilà, après le Cinéma fabrique à partir de contingences matérielles précises (…).

J’avais décidé de filmer que d’un côté, par rapport aux fonds (sic), on ne les maîtrise pas (il y a des champs, des arbres (…), ou des lignes électriques) pour ne pas avoir à tout reprendre en post production, en numérique, en effets spéciaux (…).

©  Marie-Clémence David 2022 – Unité – Korokoro – Gaumont – France 3 Cinéma – Mille Soleils – Sypossible Africa

J’ai composé avec le conseiller militaire, les figurants, des espèces de trajets, avec des balisages au sol pour qu’ils s’y retrouvent, parce qu’il y a beaucoup de fumée pendant que ça tourne, il y a des explosions (…), il y a des artificiers qui travaillent, il y a des trous avec des explosifs… tout cela est à manipuler avec précaution et beaucoup de méthode.

Donc, on répète ces parcours avec les figurants, il y a des cascadeurs qui les guident pendant que ça tourne, c’est toute une organisation qui est assez passionnante à mettre en place, compliquée.

Une fois qu’on a organisé une espèce de chorégraphie pour chaque plan, on travaille avec le premier plan (…) (les acteurs principaux du film), on inclut leurs chorégraphies, les moments où ça explose, où ils tombent… on a fait tout le trajet, séparément de la figuration (…), avec Omar Sy, je lui ai expliqué : « Là, il va se passer ça, là tu tombes (…), là ça explose, là tu repars… ».

On a répété, on a fait le chemin ensemble comme une espèce de scène de théâtre, on avait tout balisé, pour qu’au moment du tournage, tout se synchronise et qu’on arrive à faire des plans dans lesquels, il se passe tout ce qu’on a imaginé.

Merci à Mathieu Vadepied pour sa disponibilité et merci également au Festival pour le merveilleux accueil !

Tirailleurs réalisé par Mathieu Vadepied est en salles depuis le 4 janvier 2023

Gaumont/YouTube

Image d’en-tête : semainedelacritique.com

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