Retour gagnant pour Jean Valjean ?

Depuis le diptyque Les Trois Mousquetaires (2023) signé par Martin Bourboulon et surtout le succès retentissant (mérité !) du Comte de Monte-Cristo (2024) orchestré par Mathieu Delaporte et Alexandre de la Patellière (le duo derrière l’excellente comédie Le Prénom (2012), le cinéma français redécouvre et réadapte avec frénésie les grandes œuvres de la littérature hexagonale.

Ce mercredi, c’est au tour du grand Victor Hugo de retrouver les honneurs du cinéma, au travers d’une nouvelle transposition de sa grande fresque Les Misérables, cette fois sous l’égide de Fred Cavayé, que j’avais eu la chance de rencontrer, il y a quelques années, au Festival International du Film d’Histoire de Pessac.

Ce postulat de départ est très excitant, comme on connaît l’aisance du cinéaste tant dans l’action (qu’il a renouvelée en France grâce à des films haletants tels que Pour Elle (2008), À bout portant (2010) et Mea Culpa (2014), à la fin des années 2000) que dans l’Histoire avec l’excellent Adieu Monsieur Haffmann (2020) (lire la critique).

Cette nouvelle itération des Misérables affiche d’emblée son ambition par sa durée (3 h 00 !), mais après tout, c’est probablement un minimum pour adapter un récit de près de 2 000 pages.

On retrouve un Jean Valjean jeune (Louis Peres, intense) confronté à la pauvreté et contraint de voler un pain, ce qui lui vaut le bagne.

Fred Cavayé n’hésite pas à nous montrer longuement cette jungle sans merci qu’était ce genre d’établissement pénitentiaire et à quel point elle transformait les prisonniers pour le pire, les enfermant au sens propre dans des lieux à l’hygiène douteuse et, au sens figuré, dans un cercle vicieux de violence permanente.

C’est un choix fort d’entrée, qui interpelle, mais qui pêche un peu, malgré tout, en surlignant trop son propos : les scènes s’étirent inutilement.

Par la suite, le film fait un second choix fort en développant bien davantage les personnages féminins, ce qui permet notamment à Noémie Merlant d’offrir à Fantine toute la finesse et la puissance de son jeu : elle oscille entre fragilité extrême et force inébranlable, en dépit de tous les malheurs et les injustices qui frappent la mère de Cosette.

Elle prouve encore (s’il en était besoin) que c’est l’une des meilleures actrices de sa génération. Messieurs et dames les cinéastes, donnez de beaux rôles à cette magnifique comédienne !

Noémie Merlant (© Julien Panié- 2026 Curiosa Films Eskwad Studiocanal TF1 Films production)

On développe aussi le rôle d’Éponine, qui finit par s’opposer au comportement détestable de ses parents, les Thénardier (Camille Cottin et Benjamin Lavernhe). Cette émancipation marquante aboutit à un joli jeu de regards qui en dit long entre Éponine et Cosette, devenues adultes (Marie Colomb et Morgan Northam).

Cette réécriture est rafraîchissante et intéressante, mais atteint ses limites lorsqu’elle concerne le couple Thénardier. Vous vous en doutez maintenant : c’est Camille Cottin qui fait la loi, face à un mari un peu niais et simplement admiratif des plans élaborés par sa femme… et c’est franchement dommage ! Parce que le couple Thénardier, si emblématique au point d’entrer dans le langage courant, perd indubitablement de son machiavélisme légendaire et paraît dévitalisé.

Dans le même esprit, le film insiste beaucoup sur les inégalités sociales (thématique toujours très actuelle, ainsi qu’en témoigne régulièrement l’actualité), mais ce propos manque terriblement de subtilité, comme souvent en pareil cas, malheureusement.

Heureusement, on oublie prestement ces réserves, tant ce long métrage contient de souffle et d’ambition visuelle.

J’apprécie particulièrement l’emploi de travellings aériens pour dévoiler les différents lieux où se déroule l’intrigue.

J’aime aussi cet enchaînement de plans lors de la fameuse scène du vol de la pièce de 40 sous. Jean Valjean est assis dans un champ et cache la pièce lancée par un jeune garçon sous son pied. Malgré les supplications de l’enfant, il nie avoir récupéré la pièce et la garde pour lui. Fou de colère et de chagrin, le garçon le traite de voleur et s’enfuit.

Jean Valjean prend alors conscience de son forfait. Pris de remords, il tente de courir après l’enfant et l’appelle pour lui rendre sa pièce, mais tombe à genoux. Là, Fred Cavayé opte pour un plan d’ensemble et une légère plongée : on y voit Jean Valjean, toujours agenouillé, de loin, avec un calvaire (une croix géante) qui le surplombe : une image forte qui annonce la rédemption future du personnage.

Les Bordelais et Bordelaises attendaient avec impatience la séquence de la barricade, tournée sur la place du Chapelet (j’en ai parlé l’année dernière sur le blog), et disons-le : on est loin du misérabilisme !

Le travail sur les décors est impressionnant (la taverne reconstituée !), le nombre de figurants, la fumée, la poussière et surtout les chorégraphies des combats : elles sont très travaillées et paraissent très réalistes.

Fred Cavayé leur donne de l’ampleur grâce à des plans en drone et à l’utilisation d’une caméra (ARRI Alexa 265, que je détaille ici) de petit gabarit, qui permet de tourner dans de petits espaces (ou au milieu d’une foule en révolte, dans notre cas précis) tout en jouissant d’une qualité d’image exceptionnelle.

C’est le point d’orgue du film, et on n’est pas déçus !

Image de la place du Chapelet dans le film (© 2026 Curiosa Films Eskwad Studiocanal TF1 Films production)

Enfin, parlons de la prestation de Vincent Lindon, qui succède à de grands noms (Lino Ventura, Jean-Paul Belmondo…) dans le rôle iconique de Jean Valjean. Moins impressionnant physiquement que ses illustres prédécesseurs, il en incarne toute la puissance bienfaitrice. Devant les caméras de Fred Cavayé, il en devient presque un « super-héros du bien » et plonge au ralenti à travers une fenêtre pour se débarrasser d’un assaillant.

Lors de l’échange organisé dans la foulée de l’avant-première nationale à l’UGC Bordeaux, rue Georges Bonnac (retransmise dans plus de 400 cinémas !), Vincent Lindon a évoqué le roman avec une phrase simple : « Un homme fait une promesse à une femme qu’il ne connaît pas et il la tient. »

La quintessence de l’humanité dans ce qu’elle a de plus noble et de plus beau.

Même face à Javert, il ne lâche pas ses principes, jusqu’à faire douter l’inflexible inspecteur.

Vincent Lindon était très ému face à l’ovation qui a suivi la projection. On sent que ce rôle a compté pour lui. Il est vrai que c’est une forme d’aboutissement pour celui dont la filmographie aborde souvent des thématiques à résonance sociale.

Et quel aboutissement !

Le film possède la puissance que l’œuvre de Victor Hugo renferme, en dépit des petites réserves que l’on peut avoir en termes d’écriture. Il ne faut surtout pas manquer ce spectacle visuel de haut vol, exécuté de main de maître par Fred Cavayé, qui offre un vrai retour gagnant à Jean Valjean.

Source :

Image d’en-tête : © Christophe BRACHET – 2026 Curiosa Films Eskwad Studiocanal TF1 Films production

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Relectures et corrections effectuées à l’aide de l’IA d’Ecosia.

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